samedi 9 mai 2015

L'art d'aimer

Avec la coupe sertie d'azur,
Attends-la
Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir,
Attends-la

Avec la patience du cheval sellé pour les sentiers de montagne,
Attends-la
Avec le bon goût du prince raffiné et beau,
Attends-la
Avec sept coussins remplis de nuées légères,
Attends-la
Avec le feu de l'encens féminin partout,
Attends-la
Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux,
Attends-la.
Et ne t'impatiente pas. Si elle arrivait après son heure,
Attends-la
Et si elle arrivait, avant,
Attends-la
Et n'effraye pas l'oiseau posé sur ses nattes,
Et attends-la
Qu'elle prenne place, apaisée, comme le jardin à sa pleine floraison,
Et attends-la
Qu'elle respire cet air étranger à son coeur,
Et attends-la
Qu'elle soulève sa robe, qu'apparaissent ses jambes, nuage après nuage,
Et attends-la
Et mène-la à une fenêtre, qu'elle voie une lune noyée dans le lait,
Et attends-la
Et offre-lui l'eau avant le vin et
Ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine,
Et attends-la
Et comme si tu la délestais du fardeau de la rosée,
Effleure doucement sa main lorsque
Tu poseras la coupe sur le marbre,
Et attends-la
Et converse avec elle, comme la flûte avec la corde craintive du violon,
Comme si vous étiez les deux témoins de ce que vous réserve le lendemain,
Et attends-la
Et polis sa nuit, bague après bague,
Et attends-la
Jusqu'à ce que la nuit te dise:
Il ne reste plus que vous deux au monde.
Alors, porte-la avec douceur vers ta mort désirée
Et attends-la…!


Mahmoud Darwich , in "Le lit de l'étrangère"